La Chine au siècle du numérique : Dilemme de la modernisation ou de la répression ?

Un lien fort existe entre la contestation pro-démocratique à Hongkong à l’automne-2014 et l’essor du commerce numérique en Chine illustré par le succès d’Alibaba au NYSE. Ce lien est le développement spectaculaire d’Internet et des technologies de l’information et de la communication, depuis le début des années 2000. Le numérique est à la fois le nouveau vecteur de productivité et de modernisation en Chine, mais aussi celui de la mise en réseau des exigences d’ouverture politique. Le point de rencontre de ces deux vecteurs contraint le tandem aux commandes Xi Jinping-Li Keqiang à des choix stratégiques, bien au-delà des mises en scène médiatisées du procès de cadres communistes corrompus.

Le rattrapage économique de la Chine, en tête des BRICS, suscite autant l’admiration que l’inquiétude car il va de pair avec une ambition géopolitique. Au XXI° siècle, la Chine entend reprendre son rang perdu depuis le début du XIX° quand l’empire chinois représentait la première puissance mondiale. Aujourd’hui, le rythme de rattrapage de la Chine est autant affaire d’unité de mesure que de variables socio-politiques, énergétiques ou climatiques. La transformation du modèle de croissance économique en Chine est graduelle, avec un rééquilibrage des moteurs de croissance vers la consommation, et une moindre dépendance des exportations et de l’investissement. La première est soutenue par le crédit abondant et les hausses de salaires, les seconds sont freinés par le renforcement du Yuan mais aussi par celui des salaires. L’évolution de la consommation des classes moyennes et urbaines fait que la part des services dans le PIB chinois, pour la première fois, dépasse celle de la production industrielle.

Les pays les plus développés sont déjà des «économies de services», en ce sens que l'essentiel de la valeur ajoutée provient des activités du secteur tertiaire. Les services y représentent pas moins de 73% de la valeur ajoutée contre seulement 45% en Chine1. La prédominance des services doit beaucoup au numérique qui est la clé de la compétitivité, de l’intelligence économique, et de la « nouvelle frontière » du développement socio-économique. Avec un taux de pénétration d’Internet proche de 50%, la Chine est à l’avant-garde de l’Asie dont le taux ne dépasse pas un tiers. Mais surtout, l’accélération du rattrapage de la Chine en Recherche et Développement se renforce depuis le début des années 2000. L’effort d’investissement chinois a augmenté de 22% entre 2012 et 2014, passant de 1,8% à 2% du PIB, soit $284 milliards, derrière les Etats-Unis mais loin devant le Japon et l’Allemagne2. Au rythme actuel, la Chine va surpasser les Etats-Unis en R&D vers 2020, avec un effort d’investissement de l’ordre de $600 milliards. Cette ambition est soutenue par le 12° plan quinquennal 2011-15 qui prévoit un taux de R&D de 2,2% du PIB à son terme. L’intensité des efforts de recherche sera alors supérieure à celui des pays de l’OCDE. Un élément majeur de cette progression est l’innovation, vecteur de développement dans le champ de l’économique, de l‘éducation, de l’énergie, et de l’environnement. En Chine, le numérique va de pair avec une nouvelle compétitivité sur l’ensemble de la chaine de valeur ajoutée, depuis le textile jusqu’à l’atome et le spatial. Il entraine aussi des mutations sociologiques, avec des migrations vers les villes et donc avec l’essor d’une classe moyenne qui passera de 35% à 70% au cours des dix prochaines années. Ce capitalisme cybernétique dans lequel la communication numérique joue un rôle essentiel n’a que peu de similarités avec le capitalisme entrepreneurial de type occidental qui a pris son essor avec les bouleversements technologiques liés à la vapeur et à l’électricité, ou le capitalisme industriel d’Etat qui caractérise le modèle chinois depuis la révolution productiviste lancée par Deng à la fin des années 70. Pour la Chine, la décennie 2010-20 est celle de tous les potentiels mais aussi de tous les dangers. En Occident comme en Chine, le numérique engendre l’accès à l’information globalisée, avec un impact non seulement sur le dynamisme économique, mais aussi sur les valeurs, les comportements, et la relation avec le « pouvoir ». Il ouvre la voie à l’échange collaboratif, transversal, à l’opposé d’une structure politique et institutionnelle verticale, centralisée et hiérarchisée. Le « printemps arabe » de 2011 en a été l’illustration.

L’essor du numérique contraint le système politico-institutionnel à s’adapter à la globalisation de l’information. Si cette relation avec le politique n’évolue pas, si le processus de développement ne devient pas plus « inclusif », alors une des pièces du mécanisme socio-institutionnel se « grippe ». C’est précisément le défi que confronte la Chine : ajuster le rythme d’évolution du système socio-économique, très rapide, avec celui du système politico-institutionnel, encore ankylosé par le centralisme bureaucratique. La démonstration de force des jeunes à Hongkong à l’automne 2014 est un avertissement pour Beijing. En 2015, le gouvernement chinois ne pourrait instaurer de nouveau la loi martiale comme il le fit le 20 mai 1989 pour museler l’opposition avec l’intervention de l’armée sur la Place Tiananmen. Le numérique a fait émerger des exigences de réformes politiques et démocratiques. Les « communautés en ligne » contournent le pouvoir et contraignent la répression à des rendements décroissants. Au total, le numérique chinois ne peut être circonscrit au e-Commerce pour une population urbaine dont les besoins de consommation matérielle, une fois satisfaits, exigeront d’interagir avec le « village global ». Le choix entre le pari de l’ouverture ou celui de la répression déterminera alors le rythme de développement de la Chine et ce qu’on appelle le « rattrapage » vers la modernisation.