La Chine à l’ère du numérique : Modernisation sans révolution ?

Les Cassandres qui annoncent depuis 20 ans la chute imminente de la Chine pour cause de bulle boursière, immobilière ou bancaire se trompent, y compris ceux qui prévoient une déstabilisation socio-politique préfigurée par les manifestations de Hongkong à l’automne 2014. L’économie de marché socialiste se porte bien grâce au pouvoir discrétionnaire d’intervention de l’Etat dans le champ de la production mais aussi des comportements.

La Chine est un pays qui entend concilier contrôle des flux d’informations numériques et dynamisme du e-commerce grâce à l’extension d’Internet. Il entend refuser le libre marché des idées tout en promouvant celui des marchandises. Et il utilise à cet effet les nouvelles technologies pour renforcer la surveillance des citoyens tout en libérant les pulsions des consommateurs.

Il y ainsi deux faces dans la résilience socio-économique chinoise, qui ignore la longue crise morale, socio-politique et économique que traverse le capitalisme occidental. Sur la première face du numérique chinois, Taobao et Tmall, les deux principales plateformes commerciales d’Alibaba, ont généré l’équivalent de $5,8 milliards de recettes dans la seule journée du 11 Novembre 2014, soit une augmentation de 80% par rapport à l’an passé. Le record est à comparer au $1,5 milliard que les consommateurs américains ont dépensé lors des célèbres soldes du Cyber Monday, journée de consommation fébrile qui suit Thanksgiving. Aucune surprise donc que les $245 milliards de capitalisation d’Alibaba dépassent de loin celle de Walmart ou de Facebook.

Le numérique est le nouveau vecteur de croissance en Chine, accélérateur d’émergence d’une classe moyenne à revenu élevé et au mode de consommation « occidental-capitaliste ». Le dynamisme du e-commerce stimule la consommation et réduit la dépendance du modèle économique chinois de l’investissement et de l’exportation. Basée au sud-est de la Chine, à Hangzhou, Alibaba fournit aux consommateurs privés et professionnels une gamme de produits presque infinie, depuis les chaussures de sports et les nouilles précuites jusqu’aux automobiles et aux Boeing 737. La plateforme numérique démocratise la consommation en élargissant l’accès aux biens de consommation quel que soit l’ancrage géographique. Elle exerce aussi un rôle « stabilisateur » en freinant l’exode des paysans de l’Ouest vers les villes de l’Est : Alibaba met les villes à la campagne. L’autre face du numérique chinois est celle d’une surveillance stricte de la loyauté des citoyens par rapport au pouvoir centralisé dans le parti communiste. Forums de discussion, moteurs de recherche et réseaux sociaux sont soumis au contrôle méticuleux d’une force d’intervention d’environ 50,000 fonctionnaires au niveau national, régional et municipal. A la censure s’ajoute, très efficace, l’autocensure des 700 millions d’internautes qui redoutent la panoplie de sanctions que le gouvernement peut déployer à tout instant. Elle s’est renforcée depuis l’arrivée au pouvoir de Xi JinPing au début 2014. La diffusion de fausses nouvelles, de diffamations et de calomnies par les ennemis du système est réprimée de plus en plus durement. Internet doit devenir le vecteur du respect de la vertu, de la loi, et de la discipline. Le nouveau mot d’ordre est l’énergie positive en ligne ! La question est alors de savoir si le contrôle « politique » d’accès au numérique exercé par le Parti communiste peut devenir un frein aux retombées « économiques »du numérique en matière de croissance et de productivité ? Le « filtrage » d’Internet ne freine pas l’engouement des citadins pour accéder au e-commerce depuis une dizaine d’années, ni celui des campagnes de l’Ouest qui voient en Alibaba un tremplin vers un mode de consommation qu’ils ne découvraient que sur leurs écrans de télévision. De plus, Internet fournit une soupape pour libérer la frustration de ceux qui dénoncent les fonctionnaires corrompus dans une croisade orchestrée par la nouvelle équipe dirigeante. La puissante Commission centrale de contrôle de la discipline appelle à la vigilance et à la délation. Internet est devenu un outil de propagande et de contrôle, tout en dynamisant la consommation : il permet de réconcilier l’acte solitaire de l’achat avec celui, collectif, de l’adhésion à la citoyenneté communiste.

Au total, le système politico-institutionnel chinois de contrôle dans une économie de marché dynamique, permet de filtrer les idées sans filtrer l’accès à la consommation. Il limite la tension qui fragilise les pays occidentaux, entre le développement rapide du système socio-économique et celui, moins rapide, du système politique et institutionnel, avec le risque d’une crise des médiations. A ceux qui qui anticipent l’inévitable effondrement de la Chine, minée par ses contradictions, la Chine réinvente un mode de gestion de la transition vers la modernité consumériste, en offrant l’accès libre aux biens et services tout en limitant la liberté d’accès à l’information. Ce sont les 800 millions de paysans chinois devenus consommateurs grâce à Alibaba qui décideront de l’ordre des priorités.

L’émergence en Chine d’une gouvernance numérique basée sur la censure aura un rôle crucial quand les nouvelles technologies libéreront bientôt les forces productives d’automation, au dépens du travail salarié de masse, et dans un contexte de croissance ralentie. L’Occident est moins bien préparé à gérer la transformation d’un modèle orienté vers des perspectives de progrès continu vers celui d’une croissance anémique, dans un contexte de substitution du capital au travail, avec une démographie récessive et une concentration sans répit de la richesse, qui forment tous les ingrédients d’une longue turbulence.