La Chine au XXI siècle: la résilience désespère les Cassandres de l’Occident

L’essor économique de la Chine suscite autant l’admiration que l’inquiétude car il va de pair avec une ambition géopolitique. Au XXI° siècle, la Chine entend reprendre son rang perdu depuis le début du XIX° quand l’empire chinois représentait la première puissance mondiale avec un tiers du PIB global, contre 15% aujourd’hui. C’est l’occupation majeure des banques d’investissement et du FMI d’annoncer le croisement des courbes chinoises et américaines dans une course où le rythme de progression est autant affaire d’unité de mesure que de variables socio-politiques, énergétiques ou climatiques. Et pourtant, les Cassandres annoncent en chœur la chute imminente de la Chine pour cause de bulle boursière, immobilière ou bancaire, et ils voient les signes avancés d’une déstabilisation socio-politique dans les manifestations de Hongkong à l’automne 2014.

Avec un PIB en croissance « soutenable » proche de 7% pour 2014-17, l’économie de marché socialiste se porte bien grâce au pouvoir discrétionnaire d’intervention de l’Etat dans le champ des marchandises et aussi des consciences. A ceux qui qui anticipent son inévitable effondrement, minée par ses contradictions, la Chine réinvente un mode de gestion de la transition vers la modernité consumériste, en offrant l’accès libre aux biens et services tout en limitant la liberté d’accès à l’information. Internet offre aux autorités un outil de propagande et de contrôle, mais il fournit aussi une soupape pour libérer la frustration de ceux qui dénoncent les fonctionnaires corrompus dans une croisade orchestrée par la nouvelle équipe dirigeante..

Parmi les défis que confronte la Chine, l’écart de richesse pourrait menacer le “grand bonden avant” d’une société mobilisée pour avancer vers la modernisation, entendue comme une société de consommation dans « l’égalité des opportunités ». Ceci n’est pas un scoop de la Banque Mondiale, mais la conclusion d’un document publié par le journal de l’école du Parti communiste chinois2. Avec un coefficient de GINI de 0.46, qui mesure les écarts de revenus, la Chine fait mieux que l’Amérique latine mais moins bien que les Etats-Unis, l’Europe et même l’Inde. Les inégalités sont illustrées par la polarisation des revenus, avec 5% des revenus globaux pour les 20% les plus pauvres et la moitié captée par les 20% les plus riches. Ce sont des chiffres similaires à ceux que présentent les économistes Piketty et Krugman pour les pays développés. Mais que les pessimistes ne concluent pas trop vite à une implosion prochaine du « modèle » chinois, et ce pour quatre raisons :

    1. L’écart de richesse entre villes et campagnes, vecteur de migrations massives depuis les années 80, diminue (environ 2,7) grâce au dynamisme de la croissance des revenus par tête en zones rurales. Les migrations vers l’ouest sont freinées par les investissements des entreprises attirées par des coûts de main d’œuvre moins élevés loin des zones côtières. Par ailleurs, les flux migratoires accompagnent la transformation structurelle de l’économie chinoise, avec une chute dans le secteur manufacturier au profit de la construction et des services3. De plus, la réforme annoncée du système hukou limitant jusqu’alors la mobilité géographique, va dans le sens d’une meilleure allocation de la main d‘œuvre. Enfin, le dynamisme spectaculaire du e-commerce rend accessible aux paysans chinois ce qu’ils n’observaient que sur leurs écrans de télévision : Alibaba contribue à mettre les villes à la campagne.

    2. Grâce à la chute du nombre de « pauvres » (sous le seuil de Y6,3/per capita, soit$1/jour), la Chine a réalisé l’objectif du Millenium de réduire de moitié la pauvreté entre 1990 et 2015. Depuis la politique d’ouverture de Deng au début des années 80, près de 700 millions de Chinois sont sortis de la pauvreté et cette émancipation économique impulse l’émergence d’une classe moyenne qui contribue à rééquilibrer les bases de la croissance vers la consommation.

    3. Les seuils d’alerte, prémices de tensions sociales, ne peuvent être comparés entrel’Occident industrialisé et la Chine, où 55% de la population vit encore en zones rurales, ni sans tenir compte de la structure politico-institutionnelle, c’est-à-dire, le système de valeurs qui maintient l’ordre social, et qui, le cas échéant, l’impose. Le numérique chinois est à la fois un vecteur de productivité mais aussi de surveillance de la loyauté des citoyens par rapport au pouvoir centralisé dans le parti communiste. Forums de discussion, moteurs de recherche et réseaux sociaux sont soumis au contrôle méticuleux d’une force d’intervention d’environ 50,000 fonctionnaires au niveau national, régional et municipal. A la censure s’ajoute, très efficace, l’autocensure des 700 millions d’internautes qui redoutent la panoplie de sanctions que le gouvernement peut déployer à tout instant. Elle s’est renforcée depuis l’arrivée au pouvoir de Xi JinPing au début 2014. Cette surveillance numérique contribue à contenir les forces centrifuges générées par l’écart entre la richesse ostentatoire d’une minorité et les moyens ténus de 200 millions de Chinois toujours pauvres et en marge du processus de modernisation.

     4.Enfin, les manifestations pro-démocratiques de Hong Kong n’ont donné aucun signe de contagion avec la proche Shenzhen, bien loin d’une répétition de Tiananmen. L’hiver, la lassitude de manifestants sans leadership, et la position intransigeante de Beijing se combinent pour que le mouvement s’essouffle, et que le chief executive C.Y. Leung devienne prochainement un fusible pour dissiper les tensions.