L’Europe, entre relance inflationniste et austérité expansionniste

Un spectre hante l’Europe, le spectre d’une dérive socio-économique et géopolitique. Le décentrement de l’Europe s’était déjà manifesté lors du printemps arabe où le « modèle européen » n’avait servi d’aucun repère aux mouvements populaires de libération contre les dictatures au Maghreb et au Moyen-Orient. La crise économique et financière qui s’est propagée depuis la débâcle du marché immobilier américain en 2007 a mis en lumière les déficiences institutionnelles et structurelles de l’Europe. Les 17 pays de la zone Euro ne pèsent plus que 14% du PIB global (pas plus que la Chine) et leur part de marché commercial décline tandis que celle de la France est revenue au niveau de l’après-guerre. Le consortium européen ne montre aucune solidarité face à la crise alors que ses marges de manœuvre sont de plus en plus réduites par un taux de chômage supérieur à 10%, une croissance anémique, des déficits budgétaires élevés, et des ratios d’endettement supérieur au PIB. 

 

Dans ce contexte, des voix s’élèvent pour établir un parallèle avec la Grande Dépression de 1929 : « Trop d’austérité tue la croissance ». La bonne stratégie serait alors davantage d’endettement pour relancer la demande et stimuler l’emploi, même au prix de déficits encore plus larges et d’une détérioration plus marquée de la solvabilité des Etats. C’est ignorer que l’économie globale a évolué depuis un siècle ! Même s’il est vrai qu’une politique monétaire rigide avait alors accentué et prolongé la crise, terrain favorable à la montée du fascisme et du conflit mondial, trois éléments majeurs distinguent la crise actuelle : d’abord, les marchés de capitaux sont aujourd’hui globalisés et les investisseurs peuvent déplacer leurs capitaux vers des pays plus solvables, en particulier vers les pays émergents ; ensuite, les banques centrales sont pour la majorité indépendantes des gouvernements et « monétiser » la dette par la planche à billet reviendrait à les décrédibiliser pour longtemps, tout en relançant une inflation jugulée depuis une trentaine d’année ; enfin, une intervention directe de la BCE sur les marchés reviendrait aujourd’hui à mutualiser les risques sans concertation macro-économique et budgétaire. Rajouter de la dette à la dette ne relancera pas la croissance « réelle » ni le pouvoir d’achat, et pas plus l’emploi et la compétitivité. 

En fait, tout le monde sait où se trouve la solution, bien que des postures idéologiques et des cadres théoriques rigides interdisent un consensus. L’endettement public a augmenté sans cesse en période de crise depuis la fin du régime de changes fixes de Bretton Woods sans baisser pour autant en phase de reprise économique. Le modèle théorique keynésien montre que la réduction de la dépense publique et la pression fiscale affectent la demande à court terme et pèsent sur la croissance. Mais d’autres modèles montrent que consommation et investissement peuvent être stimulés par une réduction des déficits publics, signes avancés d’une croissance future soutenable : c’est l’approche de « l’austérité expansionniste ». L’Europe doit appliquer les préceptes longtemps et souvent imposés aux pays émergents : si l’ajustement peut être reporté, il ne peut être évité, sauf à en augmenter le coût social et, in fine, politique. Toute la problématique réside dans la combinaison optimale de quatre éléments : horizon temporel, financement interne et externe, ajustement (réduction du déficit et amélioration des ratios de solvabilité), et réformes structurelles liées à la compétitivité. Aux Etats de lever des fonds sur les marchés, aux banques de mobiliser des financements pour soutenir l’investissement productif, sans nul besoin de créer une nouvelle institution française, alors que la Banque Européenne d’Investissement doit en être le vecteur prioritaire. 

Mais l’Europe paie aujourd’hui le prix fort d’une double émancipation, d’abord de l’économique par rapport au politique, fruit de la libéralisation des années 60-70, et du financier par rapport à l’économique, fruit de la dérégulation des années 80-90. Les gouvernements n’ont pas saisi l’opportunité historique lors de la crise de 2007-2008 de reprendre la main pour « subordonner » la finance à la croissance économique. Une nouvelle fenêtre va apparaitre avec une probable crise obligataire « de second tour », quand le ralentissement plus marqué des pays émergents en 2013 se conjuguera avec des besoins de mobilisation de capitaux des Etats membres  de l’OCDE, des sociétés d’investissement et des banques en mal de recapitalisation. Cette hystérésis ouvrira une opportunité décisive pour stimuler une poussée du fédéralisme budgétaire, une plus forte régulation du système financier, et une meilleure coordination des politiques structurelles visant à relancer la compétitivité du Vieux Continent par l’innovation, les nouvelles technologies, et le capital humain, c’est-à-dire, l’Economie de la Connaissance.