Crise financière & Crise de l’enseignement de la finance

La globalisation financière qui émerge depuis le début des années 80 a généré plus de crises monétaires et bancaires en trente ans qu’au cours du siècle passé. La globalisation fonctionne désormais comme une caisse de résonance où les déséquilibres s’amplifient et se propagent pour constituer une économie-bouilloire propice aux bulles spéculatives. Ce n’est pas faire injure aux professionnels de la finance de marché que d’évaluer leur utilité sociale à la mesure de leur contribution au bien-être collectif. Si l’objet premier de la finance reste l’intermédiation entre épargne et investissement pour irriguer le développement économique, la contribution des spéculateurs est nulle et même négative au regard du coût social et économique produit par chaque vague de crises.

L’intégration des marchés financiers et la libéralisation des flux de capitaux et commerciaux forment un cocktail explosif. Ce « big bang » est à l’origine de l’autonomie croissante de la sphère financière par rapport à la sphère économique, et de cette dernière par rapport à la sphère politique. Cette double autonomie est au cœur de la prise de risque incontrôlée des banques, des assurances et des fonds. Financiers, traders et gérants de portefeuille sont soumis à un instinct grégaire qui les fait entrer et sortir des marchés « en meute ». Ils incarnent ces « esprits animaux » que décriait Keynes. Leur horizon immédiat est la valeur actionnariale sur les marchés boursiers et leur bonus en fin d’année.  

Chaque individu, pris isolément, certes, est doté d’une bonne formation intellectuelle, dispose d’outils informatiques sophistiqués, de moyens d’analyse mathématique pointus, et d’un accès continu à des flux d’information privilégiée. Mais l’information financière n’est pas l’Intelligence économique, à défaut d’être transformée en analyse, prévision et gestion des risques. Les modèles économétriques et les ratings des agences de notation ont fourni des éléments illusoires de mesure des risques sous-jacents aux actifs financiers qui ont été confondus avec le contrôle des risques. Le rôle de l’information est au cœur de l’hypothèse irréaliste d’efficience des marchés et de rationalité des agents. L’information dans la sphère financière globalisée génère spéculation, volatilité et crise car ses caractéristiques, à l’opposé de celles de l’Economie de la connaissance, sont l’asymétrie, l’opacité, la collusion, et le conflit d’intérêt. La crise de 2007-2012 (si l’on est optimiste !) montre une fois de plus que la théorie économique néoclassique ne peut rendre compte de l’instabilité inhérente à l’économie de marché et que le recours à l’économétrie simplifie à l’excès la complexité d’un système globalisé.

Plusieurs économistes universitaires ont exprimé des doutes sur un cadre analytique où l’idéologie remplace la rigueur scientifique. Parmi ceux-là, on note Hyman Minsky, Charles Kindelberger, Paul Krugman, James Galbraith, Alan Kirman et Michael Goldberg, tout comme George Akerlof et Robert Shiller, mais aussi Benoit Mandelbrot et sa géométrie fractale. Et pourtant, les mêmes hypothèses, les mêmes modèles et surtout le même court-termisme prédominent aujourd’hui comme avant la crise. Pourquoi une telle inertie?  

Si la science économique fut encore une fois mise en échec par la nouvelle crise financière, c’est que la recherche et l’enseignement sont rétifs à la prise en compte des phénomènes financiers et socio-économiques ! L’enseignement universitaire de la finance reste souvent théorique et intègre mal les mutations des marchés financiers. Pour sa part, l’enseignement de la finance en écoles de commerce fait preuve d’un déficit de connaissances théoriques ; il est souvent assuré par des praticiens compétents mais dépourvus d’analyse critique sur leur métier. L’observation des programmes de Master en Finance de Marché dans nombre d’écoles européennes démontre que le cursus académique évolue peu. Il promeut une finance « pavlovienne » ancrée sur l’analyse quantitative, les produits dérivés et structurés, l’analyse technique et chartiste, et la modélisation financière. Il manufacture des générations standardisées de financiers et de traders dont le seul horizon sera une courbe de taux sur un écran d’ordinateur… jusqu’à la prochaine crise qui va les conduire au licenciement. Mais la cupidité myope du trader et du gestionnaire de fond aujourd’hui n’est-elle pas alors le produit de la complicité du professeur d’hier ? Celui-là n’est-il pas responsable de perpétuer un modèle financier dont la seule valeur est mobilière ?

La réforme du système financier « en roue libre » et sa réconciliation avec l’économie « réelle » dépendent autant de la refonte des programmes académiques d’enseignement et de formation que des réunions du G8. Il faut rééquilibrer une approche mécanique et réductrice de la finance par un entendement de sa finalité sociale. Il faut ainsi mettre au premier plan des enseignements la régulation, le droit, l’Intelligence Economique, la gouvernance et l’éthique. Ce sont les « jobs » de la finance de marché de demain. Il faut promouvoir une finance « alternative » qui vise au développement, c’est-à-dire à la croissance économique couplée aux conditions qui la rendent durable, et qui incluent donc la gestion préventive des risques, le respect de l’environnement, une certaine forme de démocratie participative et d’équité sociale. La profession de finance de marché bénéficierait aussi sans doute d’une féminisation car on forme de bons financiers avec des neurones, pas avec de la testostérone. Au total, universités et écoles de commerce se doivent d’être à l’avant-garde d’une réflexion sur un cursus académique dont l’objectif n’est pas uniquement de « placer » des étudiants sur le marché du travail, mais de les former à des professions où ils pourront construire une identité adossée à des valeurs. Sans prétendre encore moraliser la finance, autant commencer par la socialiser.