Révolte ou révolution en Tunisie ? Le syndrome de Krikaliov

Sergue Krikaliov est ce cosmonaute russe qui a passé une année dans la station spatiale Mir tandis que l’Union Soviétique s’effondrait. Une ou deux fois par siècle, le Temps de l’Histoire se condense ainsi, le rythme du changement s’accélère et devient rupture : un nouveau modèle socio-politique et institutionnel émerge. Ce présent nouveau est fait de tous les passés. Il suffit d’un évènement parfois anodin pour en catalyser la gestation. Le chômage des jeunes, la hausse des prix et l’immolation d’un vendeur ambulant ont été ces détonateurs en Tunisie, après 50 ans de dictature. Krikaliov ne reconnaitrait pas plus la Tunisie de l’après Ben Ali que l’Union Soviétique après la chute du Mur. Mais comment reconstruire la Tunisie aujourd’hui ?

La Révolution tunisienne est la première véritable révolution du XXI° siècle. Et le danger des révolutions est de revenir à leur point de départ. Ce fut le cas presque sans exception dans l’Histoire : 1789, 1848, 1917, 1968, 1990… Ces révolutions exigeaient un changement de système. Or les systèmes socio-politiques absorbent les chocs et s’adaptent sans rupture radicale : les élites continuent à dominer, la répression revient pour encadrer et contrôler l’aspiration au changement, et les frustrations sont compensées par les jeux télévisés et le crédit bon marché. Les révoltes populaires, elles, sont plus modestes. Elles revendiquent le droit au droit. Elles stigmatisent l’injustice. Elles s’insurgent contre l’arbitraire, la corruption, le mépris. Comparée à la violence de l’accouchement révolutionnaire en Libye, au Yémen, et en Syrie, et à l’autisme des dictatures monarchiques au Maroc et en Arabie Saoudite, la révolution tunisienne est presque un modèle. Elle offre plusieurs caractéristiques originales :

  1. Les Tunisiens n’ont pas revendiqué la mise en place d'un régime basé sur des valeurs traditionalistes ou religieuses. Ils en appelèrent à des valeurs universelles (Etat de droit, liberté d'expression et d'information, respect des droits de l'Homme). Ils se sont battus pour une démocratie d’un modèle « classique » similaire à celle des Lumières. C’est donc une révolution séculière, sans slogan religieux, qui exige justice et respect de la dignité du peuple. Ses mots d’ordre n’incluent aucune spécificité arabo-musulmane. C’est une révolution davantage arabe que musulmane.
  2. La révolution tunisienne n’est pas celle d’une « culture » au sens de Huntington. Elle est encore moins l’expression d’un conflit de civilisations. Elle nous incite à regarder le monde arabe comme notre « prochain », avec la même sympathie enthousiaste de Kant qui observait la révolution française comme l’expression d’une disposition morale du genre humain. Ce « printemps arabe » au sens de de Benoist-Méchin, nous oblige à une remise en question des préjugés de l’Occident sur les arabes et sur les musulmans.
  3. Le rejet de la population tunisienne est tourné vers un clan, brutal, prédateur, et incompétent. Comme en Egypte, en Syrie ou en Libye, la dictature en Tunisie était dépourvue d’idéologie, son seul tropisme était l’accumulation de prébendes. La révolte illustre le rendement décroissant de la répression. Elle est le produit paradoxal de l’audace et du désespoir : la jeunesse au chômage n’avait rien à perdre pour recouvrer sa dignité.
  4. L’exemple tunisien montre à quel point la France a confondu respect de certains droits de la femme avec Droits de l’Homme. Paris découvrit trop tard qu’il n’y a pas de dilemme islamisme ou dictature. La menace islamiste a été un alibi en Tunisie, en Egypte, en Syrie, et en Libye. La laïcité des régimes autoritaires n’avait aucun rôle de rempart contre l’islam politique ; au contraire, les dictatures ont contribué à le radicaliser en Algérie, en Egypte, et au Maroc.
  5. La révolte de janvier 2011 n’est pas le produit d’une lutte de clans rivaux, ni d’un appareil de parti et du travail de sape du pouvoir en place par des « avant-gardes » issues de mouvements organisés clandestins. Cette révolution résulte d'un mouvement populaire porté par une jeunesse éduquée et informée qui voyait son avenir confisqué. Elle est portée par une alliance de classes que la dictature a catalysée.
  6. Enfin, cette révolution ne s'est pas diffusée par le vecteur des prêches dans les mosquées ou des cellules de partis clandestins. Elle consacre le triomphe des réseaux Internet et des moyens électroniques modernes, hors d’atteinte du contrôle de l’Etat sur les médias.

 Mais entre révolution et élections, la Tunisie confronte aujourd’hui trois risques majeurs :

D’abord, le risque d’une fragmentation des partis politiques par absence d’une personnalité crédible et assez charismatique pour agréger les voix et les espoirs d’une part importante de la population. Elle ferait alors le jeu du mouvement islamiste qui émerge et s’impose comme incontournable, tel le parti communiste français en 1945, avec la revendication d’une légitimité issue des années de répression. D’où la menace d’une « récupération » par l’islamisme politique, réactionnaire et populiste, seul vecteur d’identité disponible après la déroute du parti de l’ancien dictateur, et qui souhaite que la religion investisse le champ politique.

Ensuite, risque d‘un trou d’air économique malgré les soutiens financiers des bailleurs de fonds officiels bilatéraux (France, USA) et multilatéraux (BAD, Banque Mondiale, BEI, et BID). Face aux revendications populaires de dividendes économiques immédiats, la démagogie serait payée par l’inflation, les déficits et la crise financière. L’euphorie retombe déjà avec une économie en croissance zéro, la stagnation des exportations et du tourisme, la hausse des prix et l’envolée du chômage.

Risque enfin d’une société civile trop immature en matière d’institutionnalisation socio-politique pour gérer la transition vers la démocratie et endiguer un climat d’insécurité attisé par les nostalgiques de la dictature. La Tunisie découvre la coexistence dangereuse du vide institutionnel et du désordre, qui peut ouvrir à l’intervention d’un pouvoir fort, sans doute en uniforme, que l’on redoute autant qu’on le souhaite voir protéger les fragiles acquis sociaux de la révolution.

En Tunisie aujourd’hui, si l’exigence est justifiée, l’impatience est dangereuse.{jcomments on}