L’Education contre le Risque d’Effondrements Convergents ?

MH Bouchet-M. Ciussi

Après plus de neuf mois de revendications des « Gilets Jaunes », la libération des ronds- points n’a pas mis un terme aux frustrations, à la crise de citoyenneté, ni à la certitude que le modèle socio-économique français hérité de l’après-guerre est caduc. Comme l’écrit Malaparte dans sa célèbre préface de Kaputt : « Il est préférable que tout soit à refaire, plutôt qu’être contraint à tout accepter du passé comme un héritage immuable ». La précarité aujourd’hui ne caractérise pas seulement le travail mais souvent toute l‘existence, car un effondrement menace le système de valeurs auquel s’est adossée la société depuis le milieu de XIX° siècle. Le système socio-politique en France, mais aussi l’écosystème global sont proches d’un point limite, d’où la prise de conscience d’une urgence devant la montée inexorable de la violence1

En politique, en économie, en finance, ou dans la dynamique des écosystèmes, la préférence pour le court-terme ignore les signes précurseurs qui annoncent le seuil de ruptures. C’est l’extension de l’économie de marché capitaliste à tout secteur d’activité (éducation, culture, santé, art…) et à tout pays qui, aujourd’hui, menace de catalyser plusieurs risques d’effondrement : économique, financier et écologique, vecteurs d’une crise systémique globale. Face au risque sans précédent de convergence de plusieurs effondrements, seule l’éducation peut générer le sursaut d’une prise de conscience nécessaire pour modifier mentalités, comportements et institutions.

  • Le système éducatif exposé à une menace similaire ? Le risque d’effondrement éducatif doit beaucoup à l’accès direct, sans limite apparente, et sans effort méthodique ni critique, à l’information. Les nouvelles technologies, combinées à la chambre d’écho de la globalisation, font qu’on croit aujourd’hui savoir tout sur tout, mais en doutant aussi de tout et en s’exprimant sur tout ou presque. Le savoir est le plus souvent orienté vers l’assimilation factuelle et

Ensuite, il existe un décalage croissant entre les programmes scolaires et la complexité des défis du monde contemporain qui requiert à la fois spécialisation, ouverture et flexibilité intellectuelles, esprit critique, et compétences de prospective. Or, mesurer pour gérer et gérer pour mesurer sont les pierres angulaires d’un système dont le moteur demeure la quantité alors même que les risques d’effondrement requièrent une vision de très long-terme associant économie, sociologie, et sciences de l’environnement. Pour réduire ce découplage, l’enseignement doit se recentrer sur l’apprentissage de compétences-clés en donnant une place centrale à la créativité et à l’effectuation nécessaire à l’innovation.2

Enfin, sans le contrepoids de l’éducation, l’effondrement de la notion de progrès social ou moral, ajouté à celui de la crédibilité des élites politiques, créent les conditions d’une crise de médiations sociales propice à la violence. Face à ce que Nussbaum nomme « l’éducation pour la démocratie citoyenne »3, l’économie de marché et son tropisme de réussite à tout prix incitent 

les systèmes éducatifs à renoncer à des compétences pourtant indispensables à la survie des démocraties.

  • L’enseignement seul n’est pas l’éducation. Celle-là incarne le savoir ajouté aux valeurs qui en orientent le but : celui du lien social, crucial dans les sociétés multiethniques et multiconfessionnelles. Eduquer, c’est donc former des citoyens et les préparer à un monde complexe et hyper-compétitif, où la flexibilité est un atout décisif, et où l’intelligence économique, et donc la capacité de transformer des informations en connaissances, est un élément-clé de différenciation. Eduquer, c’est former les talents dont nos sociétés ont besoin pour accompagner la transition vers d’autres systèmes qui constitueront sans doute les modèles post-capitalistes. L’exemple de la finance est éclairant. La majorité des programmes d’enseignement et de formation propose une diététique essentiellement quantitative, axée sur la modélisation mathématique des marchés financiers. La concurrence par les classements accentue le positionnement sur des outils techniques laissant peu de place à une réflexion critique sur l'horizon temporel et social de la Il s’agit de promouvoir l’étude de questions transversales, telles que le croisement rugueux des cultures dans la mondialisation, les inégalités de savoirs et de revenus, la transition énergétique, les défis de l’automation et du chômage

« technologique », ou encore l’histoire des civilisations. Le système éducatif y gagnera de conjuguer employabilité et citoyenneté.

  • Quelle éducation face à la convergence des effondrements ? L’éducation est le vecteur des valeurs individuelles et collectives qui fondent la citoyenneté. Elle seule peut limiter les turbulences que créent les ruptures systémiques à venir. Selon Peter Senge du MIT: «Si le business est l'institution la plus puissante, l'école est la plus importante car nous établissons une connexion émotionnelle avec l'avenir.4 ». La capacité à vivre ensemble doit s’articuler sur plusieurs niveaux. Ils incluent l’interaction du « Moi » (développement cognitif, valeurs individuelles, résilience) et des « Autres » (compétences socio-affectives, diversité, entraide, empathie), dans le cadre large de la « Société » (éducation civique, histoire, géopolitique), et même de la « Planète » (développement durable et transition énergétique). La tâche est rude car notre société est peu sensibilisée aux problèmes Si l’enjeu semble aujourd’hui encore abstrait, les compétences à développer pour y faire face sont bien identifiées. L’OCDE a défini dès 2012 celles qui visent à former des esprits créatifs et critiques, à même de collaborer sur des sujets complexes5. Elles sont aussi ciblées par le Forum Economique Mondial qui les inclut dans les compétences-clés pour la quatrième révolution industrielle, celle de l’Intelligence Economique6. On en est loin ! Cette nécessaire transition éducative passe donc par la responsabilisation des établissements et des professeurs. Elle suppose de refondre les modèles éducatifs actuels. Skema entend y participer en proposant le développement de compétences où citoyenneté et gouvernance ne cèdent en rien à la compétitivité. L’école propose à tous les étudiants (et professeurs) l’analyse des enjeux économiques mais aussi idéologiques, technologiques et sociétaux de la « glocalisation » des marchés.

En conclusion, l’éducation comme école de vie et apprentissage du vivre ensemble sera le levier qui réduit, reporte ou même fait disparaitre le risque d’effondrements convergents des systèmes économiques, financiers et écologiques. Seule l’éducation de la résilience peut encore réduire le risque de fragmentation sociale et générationnelle qui porte les germes d’une violence qui balaiera les institutions. C’est au système éducatif de relever ces défis en misant sur la reconnaissance des interdépendances pour endiguer populisme et nationalisme, et en finir avec la réduction du rôle de chacun à celui d’agent économique.